2006 À 2016 : CE QUE LE CPE NOUS APPRENDS SUR LA PLACE DES MOBILISATIONS ÉTUDIANTES DANS LA LUTTE DES CLASSES 

La mobilisation de 2006 contre le Contrat Première Embauche (CPE) est le plus gros mouvement étudiant survenu depuis mai 68 et la dernière mobilisation étudiante nationale à avoir obtenu une victoire avec le retrait total du CPE de la loi Égalité des chances. Pourtant d’autres mobilisations étudiantes ont eu lieu après le CPE mais n’ont pas connu le même succès. L’objectif de cette série d’article est de revenir sur les mobilisations depuis 2006, pour décortiquer l’héritage que nous laisse la victoire de la mobilisation contre les CPE, et en tirer des leçons pour nos mobilisations aujourd’hui. Car le CPE nous l’a montré, nous arrivons à obtenir des victoires en nous organisant de manière combative, stratégique et unitaire !  Pour une analyse plus détaillée du mouvement contre le CPE vous pouvez retrouvez notre article sorti le 10 avril 2026 sur notre site internet !

En 2007, après quelques mois de mobilisation, sera promulguée la loi relative aux Libertés et Responsabilités des Universités (LRU dite loi Pécresse). Cette loi vise à donner davantage d’autonomie administrative et budgétaire aux universités, entraînant alors une mise en concurrence entre les enseignants et les établissements à l’échelle nationale comme internationale, et en limitant drastiquement le financement des universités par l’État au bénéfice des entreprises privées. Ce désengagement financier de l’Etat oblige maintenant les universités à gérer elles-même leur budget et la charge de leur financement – ce qui n’était pas le cas avant -, et donc à se tourner pour beaucoup vers des partenariats privés comme on le voit concrètement sur nos universités avec Carrefour, la BNP, ou encore Thalès.

Dès la rentrée 2007-2008 les étudiants se sont mobilisés contre la loi LRU, le mouvement s’est rapidement essoufflé contrairement au CPE, faute d’unité en interne et de réelle convergence avec les lycéens mais surtout avec les travailleurs des universités et de l’extérieur. En effet, le mouvement était nettement moins puissant en l’absence de blocages économiques (grèves multisectorielles, blocage d’usine, blocage de voies ferrées etc) qu’il y avait eu durant la mobilisation contre le CPE. De même, la division interne sur les revendications et les moyens d’action ont empêché le mouvement de prendre en ampleur, l’UNEF ayant préféré négocier avec le gouvernement plutôt que de construire un réel rapport de force permettant le retrait de la loi, comme le souhaitait la Coordination Étudiante Nationale (CNE), organe qui regroupait étudiants indépendants et organisations de lutte. Ainsi, sans réel coordination et unité nationale, la mobilisation n’a continué que sur certains campus et finalement les ajustements souhaités par l’UNEF sont restés minimes.

En 2009, la mobilisation pour les droits des enseignants-chercheurs a été menée conjointement avec le personnel et a donc pu entraîner une mobilisation plus massive que celle contre LRU – avec la mise en place de grève administrative (notes non remontées, examens bloqués) et des occupations longues – pour autant, le manque d’unité politique sur un plan de bataille avec des objectifs communs et, la limitation à des actions symboliques sur les universités sans blocage économique, a empêché de voir de réel débouchés et le retrait de ce décret et des réformes touchant l’université qui se sont ensuite succédés.

En plus de ces problèmes d’unité, il y avait un problème dans le discours politique : les mobilisations de 2006 à 2016 manquaient cruellement de direction politique. Le milieu étudiant de l’époque était défaitiste, fatigué des mobilisations précédentes non abouties, et les liens avec les mobilisations sociales plus larges ne se faisaient plus autant. Les mobilisations tombent donc soit dans un entre soi étudiant, parfois militant, soit dans une dérive corporatiste. 

En 2010 a également lieu la première réforme des retraites. Dans les mobilisations contre cette réforme, les étudiants y tenaient un rôle secondaire, alors que durant la loi Travail de 2016 (ou loi El Khomri), ils y ont pris une plus grande part. En 2016, les étudiants se sentaient directement concernés puisque le projet touchait directement l’entrée sur le marché du travail et les conditions de travail. Ainsi, l’organisation d’actions communes concrètes avec les travailleurs et la forte combativité du mouvement a poussé le gouvernement à utiliser le 49.3, signe de défaites institutionnelles.

Toujours en 2016, le mouvement contre la Loi Travail par sa conflictualité avec l’Etat et sa police, matérialise la méfiance que la population développe de plus en plus envers les institutions et la hiérarchie, et qui touche aussi les syndicats traditionnels comme l’UNEF et la CGT, l’UNEF pour ses trahisons successives et la CGT par leur stratégie graduelles avec des journées d’action. Cette loi visait à faciliter les licenciements, simplifier l’augmentation du temps de travail sur décision du patron, et permettre la conclusion d’accord collectif pouvant s’opposer au contrat de travail dans l’ensemble des entreprises. Face à elle, on voit des moyens d’actions plus musclés qu’à l’accoutumée, aussi bien durant les manifestations qu’en dehors, avec des volontés de dépasser les centrales syndicales. La répression connue marque également un tournant durant ce mouvement, s’intensifiant à partir de ce mouvement là concernant les mouvements sociaux. Malgré les critiques des centrales syndicales, fortes à l’époque, il faut noter que ce sont ces dernières qui organisent les grandes mobilisations, structurent les grèves et donnent la capacité de blocage réelle, ce qui montre leur caractère essentiel. A cela se lie un manque de combativité des syndicats, que la jeunesse et les milieux autonomes incarnaient à ce moment.

Même si, la loi Travail a été imposée par 49.3, le mouvement a profondément modifié les formes de protestations et d’engagement militant, avec une génération qui remet en cause plus en profondeur le système bourgeois et sa démocratie, et qui a su sortir des universités.

A la FSE quand nous disons vouloir “briser les murs des universités” il ne s’agit pas uniquement de faire des cours alternatifs mais de réellement se mobiliser pour le modèle universitaire que nous voulons, loin des processus de sélection et de libéralisation de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (ESR) que veut nous imposer le gouvernement. Ce que nous retenons des mobilisations, c’est que pour que ces dernières soient victorieuses, il faut un syndicat fort, capable de diriger des mobilisations, qui ne trahit pas et ne tombe dans la négociation pour des miettes, mais principalement combatif. Le mouvement étudiant ne peut avancer qu’avec une direction politique, et n’avoir un rapport de force qu’avec de la combativité. Seules les mobilisations qui conjuguaient ces deux éléments ont réussi à être victorieuses.

20 ans après le CPE, nous affirmons que l’Enseignement Supérieur et la Recherche que nous vend la bourgeoisie, ouvert aux entreprises privées, vu comme un entrepreneuriat de soi-même et avec une recherche soumise aux intérêts privés, n’est pas le seul horizon pour l’ESR. Ce que nous souhaitons pour l’ESR, c’est qu’il soit ouvert à tous, afin d’être le plus émancipateur possible, et que tout le monde puisse avoir accès aux études supérieures, qui dépendent actuellement de notre appartenance de classe, et sont bien plus dures à atteindre et finir pour des enfants de prolétaires. Nous revendiquons une recherche fondamentale remise au centre des laboratoires, et que les sujets de recherches ne soient plus dictés par les appels à projets et les intérêts privés. Nous luttons pour que les universités soient des lieux de vie, de rencontres, et que le flicage et l’autoritarisme en leur sein, intensifié depuis le CPE pour endiguer les mobilisations notamment avec la mise en place du contrôle d’assiduité, prenne fin.

Ce que nous apprend le CPE, c’est que pour cela il nous faut prendre une part intégrante dans la lutte des classes aux côtés des travailleurs et travailleuses ainsi qu’aux peuples opprimés dans le monde. Si nous avons vu que la question de l’unité au sein du mouvement étudiant est essentielle, c’est la question de la stratégie politique en lien avec l’idéologie qui est centrale. Les étudiants n’étant pas une classe en soi, c’est uniquement par une analyse de classe que nous serons à même de conscientiser et d’organiser les étudiants, en ciblant avec exactitude qui sont nos ennemis et quels sont nos objectifs, car les offensives actuelles sur l’ESR sont organiquement liées à toute la politique de la bourgeoisie. Les coupes budgétaires de l’ensemble des services publics en faveur de l’armée sont une réaction de l’impérialisme en crise, à laquelle toute notre classe doit s’opposer, en luttant collectivement et en s’organisant. 

La question étant plus large que la seule question des universités et des étudiants, notre tâche est de faire preuve de combativité, et de pousser l’unité avec les travailleurs : ce n’est que par une mobilisation globale de notre classe, comportant des blocages économiques et une organisation massive, que nous réussirons des mobilisations victorieuses.

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